Sans aucunes nouvelles de moi depuis quelques jours, je m'inquiète...

(homo habilis)

Sans aucunes nouvelles de moi depuis quelques jours, je m'inquiète...

(homo habilis)

Le matin du trois décembre est bien doux pour la saison. Jeanne sétire et se demande si cela vaut la peine de se lever. La couleur extérieure indique la nuit. Elle se rappelle alors son rendez vous place de Rungis. On recherche une vendeuse multicapacités. Peut être correspond-elle au poste. Elle enfile ses bas rouges synonymes de grande occasion, boit un café trop fort et part en courant. Elle na pas pensé à la pluie et cest toute trempée quelle arrive face au grand édifice. Un immense panneau gris indique «société alpha ». Curieux nom, pense t-elle, Elle emprunte lascenseur de verre en faisant bien attention datterrir au bon étage, on ne sait jamais. Un couloir sans fin se présente à elle. Les murs sont blancs de marbre. Personne nest là, pas un bruit, pas un pas, mis à part le son sourd des gouttelettes qui tombent de son manteau en chinchilla. Sa mère le lui a envoyé de Patagonie il y a trois ans. La seule et dernière nouvelle quelle ait eu depuis. Ainsi son unique souvenir dégouline à nen plus finir et Jeanne se rend soudain compte quelle gît dans une flaque noir pétrole au beau milieu du couloir blanc marbre. Cest assez gênant mais personne nest là pour contempler son embarras, alors ça peut aller. Brusquement, une petite bonne femme apparaît. Son sourire est figé et elle semble étriquée dans son ensemble jaune. Les boutons de sa veste sont dailleurs sur le point de craquer. Ses escarpins sont eux aussi minuscules et on distingue des bourrelets violacés à travers ses bas chair. La femme au sourire tend à Jeanne un formulaire dense. Elle ne dit mot. Jeanne lâche un merci imperceptible et tente tant bien que mal de saisir lénorme dossier entre son pouce et son index. Elle linvite, dun geste de la main, à prendre place dans une minuscule salle avec un tout petit tabouret. La pièce est si exiguë que les genoux de Jeanne effleurent les murs et tracent des lignes gris humide sur la cloison immaculée. Dans son coin, elle remplit paisiblement les cases vierges du dossier de renseignement.
Un frisson la réveille. Un instant, elle se demande ce quelle fait là et pourquoi il fait si froid. Elle essaye de se lever de son petit tabouret mais le chinchilla a adhéré retrouvant, peut être, ses lointaines origines. Depuis combien de temps je suis là ? Elle ôte avec difficulté lencombrante veste et se hisse sur la pointe des pieds pour regarder au dehors à travers la fenêtre microscopique. Le mur den face nest pas noir, cest quil ne fait pas nuit. Subitement, une voix sélève derrière elle :
- «Je vous prie de bien vouloir me suivre, on va vous recevoir ».
Cest la femme étriquée qui a réussit à garder son sourire en prononçant ces mots. Jeanne tente timidement de récupérer son manteau qui est littéralement collé au tabouret. Mais le chinchilla résiste. Elle décide alors dans un élan de bravoure dembarquer avec elle le tabouret. La femme ne bronche pas.
Ainsi, la femme figée, Jeanne, le chinchilla et le tabouret sen vont à travers limmensité des couloirs. La traversée nest pas sans embûches, les regards interrogatifs sont assez difficiles à porter. Les dédales de galeries senchaînent sans logique. On rampe, on saute, on évite les pièges.
« Au moins, je pourrais retrouver seule la sortie » pense Jeanne, en admirant la longue traînée noirâtre que fait le chinchilla sur son passage. A bout de souffle, Jeanne se retrouve face à une petite porte blindée. Cest le chef, cest sûr. Le passage souvre lentement devant elle, et le mur qui la sépare de son salaire (donc de sa nourriture, de son carburant indispensable à sa vie) pli devant ses pas.
Le bureau du monarque est rouge sang. Il y a pleins daquariums avec des poissons tropicaux, des poissons ressemblant à des petits requins, des algues rouges et jaunes. Loxygène inonde les bassins tandis que la pièce se noie dans une chaleur sèche de radiateur. PLOUF PLOUF, Jeanne émerge. Ce nest quen entendant une voix terrestre quelle commence à présumer lexistence dun individu dans la même pièce quelle. Un homme grenouille surgit de locéan. Avec son gros cigare, il reproduit à merveille les bulles aquatiques de ses congénères.

- « Mademoiselle Jeanne je présume ? ! »
- « Oui, effectivement cest elle-même, jadmire votre perspicacité Monsieur
- « Monsieur De Monsart, Charles. Charles De Monsart, en deux mots. Mais, appelez-moi Rick cest plus sympa, hein ?
Bon, asseyez-vous mademoiselle.
Rick lui désigne un siège à accoudoirs en peau de caribou. Il lui tend la main cherchant à lui faire comprendre quil désirerait vivement saisir le formulaire quelle a rempli.
- Tenez monsieur, mais à la question ««pourriez vous être potentiellement heureuse », je nai pas su quoi répondre.
- Ce nest pas grave du tout mademoiselle, dit Rick en lâchant une grosse bulle noirâtre, ce qui mintéresse cest la question n°111. Elle est cachée exprès pour être sûr que le candidat ne fraude pas. Rick sarrête soudain de parler et tourne la tête de trois quarts en fermant légèrement les yeux de sorte quil ait lair dune vraie baudroie abyssale. Et, en se penchant :
- Vous savez ce que je pense de la fraude chère demoiselle ?
« Quest-ce c'est que cette question 111 , «vous arrive -t-il de penser ? », Non ou est ce plutôt «citez vos quatre plats norvégiens favoris. » Non plus »Jeanne fronce les sourcils et tente de se concentrer du mieux quelle peut. Les questions existentielles contre lesquelles elle sest battue dans la misérable salle dattente défilent telles un bataillon après la bagarre et la Bérézina victorieuse surgit du fin fond des steppes.
- Et bien voyez-vous, la fraude est nécessaire mais pas pour celui qui la subit. Il faut être un fin stratège pour ne pas la subir, et voyez-vous Jeanne, vous permettez que je vous appelle Jeanne ? ,Voyez-vous, dans mon humble existence je pense ne pas avoir été une seule fois une victime. La victime mest nécessaire puisquelle me permet dexercer ma fraude. Vous me suivez ?
Jai connu un certain Karl Von Frisch, il avait décodé le langage des abeilles, nous parlâmes une nuit entière, puis au petit matin, au moment le plus intime et le plus étrange de la journée, il mavouât que son plus grand malheur était dignorer le langage des hommes ! Quelle faiblesse, quelle pitié jeus alors ce jour là, croyez-moi. Lorsque nous nous séparâmmes le lendemain, il insista pour moffrir une lasioglossum du Brésil, une espèce rare paraît-il. Moi, nécessairement, je ne lui offris rien.
Pause
La pièce grenat se resserre sous le regard attentif des poissons qui semblent de plus en plus nombreux. Ils sortent, de derrière des petits rochers ou de derrière les algues ou changent de couleur, sans doute excités par le discours du roi.
- Sommes-nous libres mademoiselle ? Sommes-nous des êtres de chair et de sang doués de raison ou est ce que ce que je suis entrain de vous dire nest que vent et mirage ? Sommes-nous tout cela en même temps ?
Jeanne hoqueta. Elle venait de se souvenir de la question n°111. Elle avait frissonné en la lisant.
- La carrière dun homme est-elle guidée par son instinct ou par une main extérieure quil serait adéquat dappeler Dieu ?
Jeanne frissonnait de plus belle. Elle suait de tous ses pores et le chinchilla commençait à coller au caribou. Son crâne regorgeait de poissons multicolores dabeilles Sphecodes ou trigona. Un zoo infernal cavalait et sentre-tuait dans sa caboche dhominidé. La boite de pandore était ouverte.
Elle se leva lentement et se dirigeât vers la porte.
- Je présume que vous partez ?
- Cest exact Rick, ça ne peut pas marcher entre nous.
- Vous accepterez bien un modeste cadeau avant de me quitter ?
Avant quelle nait pu dire un mot, Jeanne se retrouvât avec une large boite rectangulaire rouge fourrure entre les mains.
- Je vous remercie, balbutia t-elle en sortant. Elle partit en courant.
Ce nest quarrivée dans lascenseur, 27 minutes exactement après être sortie du bureau de lhomme grenouille, essoufflée par sa longue cavalcade dans des couloirs trop propres, quelle se résolut à ouvrir la boite.
Un poisson à lair triste y gisait. Son épitaphe indiquait :
« Orestias cuvieri, disparu du Titicaca en 1937 ».
Elle esquissa son premier sourire de la journée.
